Source: The Conversation – in French – By Martin Julier-Costes, Fins de vie – Rites mortuaire et funéraires – deuil, Université Grenoble Alpes (UGA)
Que deviennent nos corps après notre décès ? Dans des sociétés où la mort est de plus en plus invisibilisée, comment ont évolué nos rites ? Demain, à quoi ressembleront les cimetières ? L’enterrement ou la crémation seront-ils remplacés par d’autres méthodes ? Comment le numérique transformera-t-il nos pratiques funéraires ?
Pour répondre à ces questions et à bien d’autres, nous vous proposons une série de six articles sur le thème « Le corps après la mort », rédigés par des experts et illustrés par le dessinateur Vito.
Ce troisième épisode éclaire nos rites funéraires contemporains par les prismes de l’anthropologie et de la sociologie : comment se sont-ils transformés durant les dernières décennies ? Comment célèbre-t-on aujourd’hui nos défunts ? Qu’est-ce que cela révèle de notre rapport à la mort ?
L’ESSENTIEL
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Dans nos sociétés contemporaines, les rites funéraires ont subi diverses transformations majeures.
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Le secteur funéraire est aujourd’hui incontournable, et ses professionnels assurent des fonctions sociales et symboliques essentielles.
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Au-delà des rites funéraires officiels, il existe désormais diverses façons de célébrer les défunts.
Recul de l’influence de la religion, professionnalisation de la prise en charge des décès, changements de pratiques, avec notamment une très forte augmentation du recours à la crémation… Autant de transformations qui font dire à certains que, à notre époque, les rites funéraires n’apporteraient plus autant de sens qu’auparavant, voire tendraient à disparaître.
Pourtant, les travaux des anthropologues et des sociologues battent en brèche cette idée reçue. L’association de ces deux disciplines permet d’identifier comment les rites funéraires se sont transformés et d’affirmer que les défunts sont toujours célébrés et honorés, mais différemment. Explications.
Permettre aux vivants de surmonter la violence du décès
Les êtres humains se définissent par le fait qu’ils se savent mortels et qu’ils souffrent de cette condition : le décès d’un proche perturbe les vivants, aujourd’hui comme hier, ici comme ailleurs. Les études anthropologiques nous apprennent que ce désordre s’accompagne d’une nécessité de rétablir l’ordre, c’est-à-dire de continuer à vivre, malgré tout, en transformant la relation avec la personne désormais absente.
Ces tentatives de remise en ordre se traduisent à travers le rite funéraire, dans la volonté de rassembler les vivants autour du mort et de faire corps face à un événement qui les dépasse. En ce sens, le rite funéraire consiste donc à soutenir le groupe (et ses membres) et à réaffirmer sa survivance, sa continuité. Il s’agit également d’acter la séparation fondamentale entre les vivants et les morts.
C’est le rôle des rites d’oblation,, qui expriment deux tensions indissociables chez les vivants à l’égard de la personne défunte : le besoin de la retenir encore un peu auprès d’eux, tout en l’accompagnant dans un « au-delà ». Il s’agit, par exemple, de prodiguer des soins au corps, de prononcer des paroles et de chanter, d’effectuer une veillée, de partager de la nourriture et des boissons, de déposer des objets auprès du corps et dans le cercueil.
Ces rites permettent aux vivants de s’adapter, d’amortir et de surmonter la violence du décès et ses conséquences, mais ils ne sont pas effectués par tous ni dans les mêmes temporalités suivant les contextes étudiés.
Dans le même espace-temps, les rites de séparation ont pour fonction de remettre le mort et la mort à sa place. Il s’agit non seulement de lui témoigner du respect, mais aussi de s’en protéger : le mort fait peur et peut être contagieux. Il faut, concrètement et symboliquement, s’assurer qu’il ne reviendra pas. Par exemple, le défunt est placé dans un cercueil, qui peut être scellé, qu’on met dans la terre ou dans un caveau.
Sociologie et rites funéraires
Au côté de l’anthropologie, la sociologie nous invite quant à elle à considérer les conditions dans lesquelles surviennent les décès (où, comment et avec qui ?), tout en les reliant aux invariants anthropologiques précités.
La définition des rites funéraires fait l’objet de débats inépuisables au sein des sciences humaines, et il n’est pas question dans cet article de réactualiser cette définition. Précisons, cependant, qu’un rite funéraire au sens où nous l’entendons ici est un ensemble de gestes, de comportements, de discours et de symboles qui forme une constellation autour du mort représentant l’expression collective des honneurs et des obligations à son égard, elles-mêmes négociées avec les contradictions individuelles et collectives de la société étudiée.
Autrement dit, les rites funéraires sont une construction sociale qui paramètre nos émotions par une mise en scène à laquelle les participants et participantes adhèrent, ou n’adhèrent pas.
Les spécialistes de sciences sociales qui ont mené des recherches visant à décrire et à comprendre le contexte actuel des rites funéraires s’accordent sur un point : plusieurs transformations majeures se sont produites dans les sociétés contemporaines.
Des transformations majeures
Grâce aux progrès de l’hygiène et de la médecine, les sociétés occidentales, telles que la société française, ont bénéficié d’une chute importante de la mortalité infantile et d’une hausse de l’espérance de vie. Nous vivons désormais en moyenne plus longtemps et en meilleure santé que nos ancêtres. Conséquence directe : la population vieillit, ce qui a pour corollaire un nombre croissant de décès annuels. En 2025, en France, on a enregistré environ 651 000 décès. Les projections à l’horizon 2070 sont actuellement de 770 000 décès annuels.
Autre constat majeur, les lieux du décès ont changé, allant pour une grande majorité du domicile aux structures médicalisées. La prise en charge des morts s’est progressivement professionnalisée, et il n’est plus possible aujourd’hui de faire sans les professionnels de la fin de vie et du décès (sanitaire, mortuaire, funéraire).
Dans un contexte socio-économique marqué par la sécularisationPhénomène historique par lequel, depuis la seconde moitié du XVIIIᵉ siècle, une séparation s’instaure progressivement entre le domaine religieux et le domaine public, avec l’abandon par les Églises de certaines fonctions qu’elles remplissaient dans la société civile et politique. et la professionnalisation des pompes funèbres, il est également utile de rappeler l’émergence d’un marché de la mort depuis 1993 et la loi de libéralisation des obsèques.
Les cimetières (concessions, espaces verts) sont en revanche gérés par les collectivités locales. Il est aussi de leur ressort de financer les obsèques des « indigents » ou des personnes « sans ressource ». Si elles possèdent un crématorium, elles peuvent, par le biais des conditions établies dans leur délégation de service public, encadrer le prix des prestations ou faire construire une salle de cérémonie. Enfin, elles peuvent autoriser l’utilisation de leur salle communale pour des célébrations d’obsèques (comme pour des mariages ou des naissances).
Autre transformation majeure survenue ces dernières décennies en France : dans un pays où l’inhumation était la norme, le taux de crémation a connu un essor très important. En 1980, il était de 1 %, il est aujourd’hui de 44 %. À côté de l’urbanisation, la crémation a modifié les pratiques funéraires, participant d’un certain détachement vis-à-vis du cimetière comme seul lieu des morts. En effet, l’essor de la crémation a permis aux familles de choisir avec moins de contraintes où disperser les cendres, parfois en dépit de la loi.
Notons aussi l’émergence d’aspirations écologiques quant aux cimetières et aux modes de réduction des corps (qui mène à l’exploration de nouvelles pratiques, telles que l’aquamation et la terramation), ainsi que la récente numérisation de nos vies jusqu’au décès et au-delà, qui s’accompagne d’enjeux éthiques, moraux et économiques. Enfin, parmi les nouvelles pratiques, signalons les usages de la photo, de la caméra et du streaming lors des funérailles.
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En France, des professionnels au service des familles
En France, la Fédération nationale du funéraire (la première fédération patronale du secteur funéraire) recense 6 000 établissements et plus de 23 000 professionnels, pour un chiffre d’affaires annuel estimé à 3 milliards d’euros.
Le secteur funéraire est aujourd’hui incontournable. En effet, dans notre pays, seules les pompes funèbres sont habilitées à transporter les corps morts et à assurer leur inhumation ou leur crémation. De ce fait, elles sont devenues de véritables « faiseurs de rite », orchestrant les funérailles et promouvant de nouveaux espaces (funérariums, crématoriums).
À leur côté, on note l’émergence, depuis une dizaine d’années, de coopératives funéraires qui cherchent à changer le regard que la société porte sur la mort et les rites, en affichant des valeurs coopératives et de service. Elles plaident contre la marchandisation de la mort et en faveur d’une réappropriation des savoirs et des connaissances sur ces sujets.
Les professionnels du funéraire assurent des fonctions sociales et symboliques essentielles, mais souvent méconnues : elles organisent et planifient la cérémonie avec la famille et les proches, la mettent en œuvre, puis font disparaître les corps ou plus exactement s’assurent de leur réduction, puis de leur devenir, en les plaçant en cimetière, en columbarium, etc.
Ces fonctions vont de pair avec des compétences relationnelles et émotionnelles qui sont, là encore, peu reconnues.
Contrairement aux métiers du sanitaires et du médico-social, les salariés du funéraire ne bénéficient que de peu de temps de formation et sont essentiellement formés sur et par le terrain. Héritant d’un modèle où les familles étaient très présentes (veillées, prises en charge du corps, funérailles, etc.), les autorités françaises ont progressivement choisi de passer à un modèle où ce sont des professionnels, formés et payés pour, qui s’occupent et prennent soin des mourants et des morts.
Comprendre les rites funéraires contemporains
Bien que sécularisée, la France compte beaucoup de croyants et les grandes religions monothéistes restent des références majeures en matière de rites funéraires.
Hormis ces rites funéraires religieux, on observe un accroissement du nombre des cérémonies dites « civiles ». Contrairement aux cérémonies religieuses, elles se préoccupent moins du devenir du mort dans l’« au-delà » (cette question étant reléguée dans la sphère intime) que de personnaliser l’adieu tout en réconfortant les vivants.
L’enjeu est de représenter l’identité de la personne décédée, de mettre en lumière sa singularité en évoquant ses différentes facettes à l’aide de musiques, de diaporamas et de prises de paroles. Dans ce contexte contemporain célébrant l’individu, les pompes funèbres vendent des rites à la carte, personnalisés en fonction des choix du défunt et des familles.
On constate également que plusieurs rites peuvent être réalisés pour un même défunt. En effet, outre le rite funéraire officiel (institué), il n’est pas rare d’observer des rites privés ou semi-publics (instituants), correspondant aux différentes sphères d’appartenance de la personne défunte : son lieu de travail ou d’études, son club de sport ou de loisir, ses groupes d’amis… Pour un même décès, il peut donc exister une pluralité de rites funéraires mobilisant différentes personnes, dans des temporalités et des lieux différents.
La seule observation du rite funéraire officiel ne suffit donc plus, de nos jours, à comprendre comment est célébrée une personne décédée : il est désormais nécessaire d’élargir la focale pour considérer les transformations précitées et leurs conséquences sur la célébration des morts.
En revanche, les réactions humaines face à un décès, décrites par l’anthropologie, ne semblent pas changer : face à un décès, il s’agit de rassembler les vivants, de garder des traces de la personne défunte, de la localiser et de maintenir des liens avec elle.
Remerciements
– Les planches de la bande dessinée ont été réalisées par Victor Locuratolo (@Vito) ;
– Le scénario a été coécrit par Victor Locuratolo et Damien Charabidzé, l’initiateur de cette série d’articles ;
– Cette publication a été rendue possible grâce à un financement de l’Union du Pôle funéraire public (UPFP), structure réunissant les acteurs publics du funéraire afin de défendre et promouvoir leurs services, tout en garantissant un accompagnement digne, éthique et accessible à tous les citoyens. Elle a également bénéficié d’un financement de la Direction culture de l’Université de Lille, dans le cadre de son soutien aux projets de recherche et de diffusion associant arts et sciences.
Julier-Costes Martin a reçu des financements des financements de l’Agence Nationale de la Recherche, du CNRS et du CNAM. Aucun de ces acteurs n’a participé à la rédaction ou à la relecture de cet article et ne tire profit de cet article.
– ref. Pourquoi et comment célèbre-t-on les morts aujourd’hui ? – https://theconversation.com/pourquoi-et-comment-celebre-t-on-les-morts-aujourdhui-278244
