Source: The Conversation – in French – By Vitor Lima, Associate Professor of Marketing, ESCP Business School
L’ESSENTIEL
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En se fondant sur les données de personnes décédées, des chatbots proposent de dialoguer en ligne avec des défunts.
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Ces services lucratifs sur abonnement s’inscrivent dans une industrie de l’« au-delà numérique » en plein essor.
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Cette transformation du deuil en services soulève un certain nombre de questions éthiques.
Les « thanabots » (ou « robots de deuil »), des intelligences artificielles (IA) entraînées à partir des réseaux sociaux et d’autres données personnelles du défunt, transforment ces traces numériques de leur existence en une présence virtuelle façonnée par les familles, les algorithmes et les entreprises, capable de s’exprimer de façon troublante.
Un téléphone s’allume. Un ami décédé répond. Un fils décédé se souvient de notre anniversaire.
Ce qui relevait autrefois des séances de spiritisme, de la prière et de la science-fiction est en train de devenir un service grand public ordinaire. Dans l’épisode « Be Right Back » de la série Black Mirror, Martha perd son compagnon, Ash, et se tourne vers un service qui le reconstitue à partir de son « empreinte » numérique. Cela commence par des messages, puis le dispositif reproduit une voix familière, pour aboutir à un corps synthétique. La réplique connaît les phrases fétiches et les blagues d’Ash. Si elle peut reproduire ce qu’il a laissé derrière lui, elle ne peut pas recréer ce que c’était que d’être dans la peau de Ash.
L’un des premiers cas concrets remonte à l’époque où Eugenia Kuyda, cofondatrice de Replika, a utilisé les messages de son ami Roman Mazurenko, décédé, pour créer un agent conversationnel imitant sa manière de s’exprimer.
Aujourd’hui, les thanabots et autres robots de deuil s’appuient sur des messages, des photographies, des vidéos, des enregistrements vocaux et des publications sur les réseaux sociaux pour simuler la façon de parler et le comportement d’une personne décédée. Ils s’inscrivent dans le développement d’une industrie de « l’au-delà numérique », qui transforme les traces d’une vie en reconstitutions interactives.
Ce concept a largement dépassé le stade de l’expérimentation marginale. Microsoft détient un brevet, délivré en 2020, pour la « création d’un chatbot conversationnel à l’image d’une personne donnée » à partir de données issues des réseaux sociaux telles que des messages, des données vocales, des images et d’autres éléments personnels. Le brevet précise explicitement que la « personne donnée » peut être une personne décédée, notamment un ami, un proche, une célébrité ou un personnage historique. La tarification met clairement en évidence la logique commerciale.
Un rapport récent indiquait que HereAfter AI (qui a annoncé sa fermeture au début du mois) proposait des forfaits à environ 199 dollars américains (eniron 178 euros), tandis que la société sud-coréenne DeepBrain AI proposerait des avatars 3D haut de gamme à des tarifs pouvant atteindre 50 000 dollars américains (ou 44 800 euros), auxquels s’ajoutent des frais de maintenance.
Du simple souvenir à l’expression d’une véritable identité
Depuis toujours, les gens utilisent des objets pour entretenir le lien avec les défunts. Un manteau peut conserver une odeur. Une recette peut faire resurgir la voix d’un être cher. Un message vocal enregistré peut réduire des années à quelques secondes. Mais les objets commémoratifs traditionnels transmettent quelque chose de la personne sans prétendre être cette personne.
Un « thanabot » bouleverse cet équilibre. Il s’exprime à la première personne : « Je me souviens », « Tu me manques », « Je crois toujours », même s’il s’agit de phrases nouvelles générées après la mort. Une photographie dit : « Cette personne était là ». Un « thanabot » dit : « Je suis toujours là ».
Ce changement de pronom peut poser problème. Le système est constitué à partir de ce que d’autres peuvent rassembler : messages, habitudes enregistrées, photographies, blagues et actions dont on se souvient. Il en tire ensuite un point de vue, comme si ces fragments avaient retrouvé la vie intérieure qui leur donnait autrefois tout leur sens. Ce qui ressemble à de la conservation est déjà de la production. Chaque réponse combine les données de la personne décédée avec les choix de la famille, les suggestions d’une personne en deuil, les prédictions d’un modèle et les choix de conception d’une entreprise. La réponse donne l’impression de provenir d’une seule personne, mais sa paternité est potentiellement répartie entre plusieurs.
Les morts ne sont pas les seuls à être recréés
La question « Est-il sain de continuer à parler aux morts ? » semble simple. Mais le deuil n’a jamais exigé le silence. Les gens parlent sur les tombes, écrivent des lettres aux défunts, renouvellent des rituels communs et imaginent ce qu’un être cher pourrait dire. Entretenir un lien peut faire partie du deuil.
La question la plus difficile n’est pas de savoir si les gens devraient maintenir une relation avec les défunts. Elle porte précisément sur ce que ce rituel permet de garder « vivant ». Les relations contribuent à faire de nous ce que nous sommes. Nous devenons conjoints, parents, enfants et amis grâce à la manière dont les autres nous reconnaissent et s’adressent à nous. La mort nous enlève une personne, mais elle ébranle également une partie de l’identité même du survivant. Un parent perd un enfant, mais perd aussi la voix qui faisait de son rôle parental un échange vivant.
Un « thanabot » peut restaurer en partie cette reconnaissance. Il peut se souvenir d’un anniversaire, répéter une blague de famille, ou appeler à nouveau quelqu’un « maman ». En ce sens, ce service ne se contente pas de recréer une version du défunt. Il peut également préserver une version de la personne vivante qui existait au sein de cette relation. Bien sûr, cela peut apporter un réconfort dans un premier temps. Mais cela peut aussi maintenir la personne en deuil ancrée dans une version antérieure d’elle-même, articulée autour d’une relation que la mort a bouleversée. Les entreprises vendent peut-être un accès au défunt et, par là même, un accès à une version antérieure du client.
Qui décide de ce que deviennent les morts ?
Un « thanabot » peut dire des choses que la personne décédée n’a jamais dites. Cela peut sembler séduisant, mais c’est précisément là que peuvent surgir des problèmes éthiques. En 2025, le père de Joaquin Oliver, un adolescent de 17 ans tué lors de la fusillade de Parkland en 2018, a créé une version IA de son fils et a autorisé un journaliste à l’interviewer. L’avatar a répondu à de nouvelles questions en utilisant la voix de Joaquin et a publiquement défendu son engagement contre les armes à feu. La même question se pose en privé au sein des familles. Qui a le droit d’autoriser une recréation : un conjoint, un parent, tous les frères et sœurs, ou uniquement la personne elle-même avant son décès ?
L’amour peut motiver cette recréation, mais il ne confère pas une autorité illimitée sur l’identité d’une autre personne. Et le consentement n’est qu’un début. Un « thanabot » peut évoluer avec le temps. Une mise à jour logicielle peut modifier son vocabulaire, son humour, ses « souvenirs » ou son ton politique. Des proches peuvent télécharger de nouveaux éléments, lui permettant ainsi de dépasser le cadre de la vie sur laquelle il a été formé. À un certain moment, la préservation cède la place à l’interprétation.
L’interprétation devient alors invention. La propriété est donc partagée dès le départ entre plusieurs intervenants. La famille peut fournir les archives. L’entreprise contrôle le modèle, l’interface et les serveurs. La personne décédée apporte l’identité qui confère au produit sa valeur émotionnelle et commerciale, mais ne peut plus renégocier les termes de l’accord. Les entreprises peuvent décider quelle version s’affiche, ce dont elle se souvient et combien de temps elle reste disponible. Une meilleure mémoire peut être réservée à une offre premium. Une voix familière peut changer après une mise à jour. Le clone peut disparaître lorsque l’entreprise cesse ses activités.
Le psychanalyste Jacques Lacan a établi une distinction entre la mort biologique et la mort symbolique, qui survient lorsqu’une personne disparaît de la mémoire collective. La « résurrection » par abonnement, comme nous le suggérons ailleurs, introduit une troisième possibilité : la mort numérique survient lorsque le paiement cesse, que le fournisseur met fin à son activité ou que le contenu est supprimé.
Ici, les questions éthiques ne sont pas abstraites. Elles sont intégrées au service lui-même : quel est le consentement pris en compte, qui répond des déformations, quel est le prix du deuil, et une famille peut-elle suspendre, exporter ou supprimer définitivement une reconstitution sans être contrainte de la louer à vie ? Les défunts se sont toujours exprimés à travers leurs biens, leurs rituels et ceux qui se souviennent d’eux.
Ce qui est nouveau, c’est la réponse animée généré ainsi que le pouvoir dont dispose une entreprise de la modifier, de l’interrompre et de la facturer. Dès lors que le deuil dépend de la disponibilité du serveur, quelqu’un détient le pouvoir de décider de la suite du dialogue.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. « Thanabots », « au-delà numérique » : comment l’IA transforme le deuil en services payants – https://theconversation.com/thanabots-au-dela-numerique-comment-lia-transforme-le-deuil-en-services-payants-293360
