Source: The Conversation – in French – By Thierry Vircoulon, Chercheur associé au Centre Afrique de l’Institut Français des Relations Internationales, membre du Groupe de Recherche sur l’Eugénisme et le Racisme, Université Paris Cité
La Russie recrute des ressortissants africains, souvent attirés par des promesses d’études ou d’emplois, pour les envoyer combattre en Ukraine. Capturés par les forces ukrainiennes, certains témoignent de la violence de leur expérience au front et de l’impasse dans laquelle ils se trouvent maintenant. Le chercheur Thierry Vircoulon, auteur d’une nouvelle étude menée auprès de prisonniers de guerre africains détenus en Ukraine, revient sur leurs parcours, leur avenir incertain et les responsabilités des États africains. Il examine également les moyens dont ces derniers disposent pour protéger leurs ressortissants contre ces recrutements.
Qui sont les Africains prisonniers en Ukraine ?
Lors de mon séjour en Ukraine, j’ai rencontré une dizaine d’Africains dans une prison que j’ai pu interviewer avec l’accord des autorités. Même s’il est petit, ce groupe peut être considéré comme représentatif des Africains envoyés au front par l’armée russe. Parmi ces « soldats amateurs », deux grandes catégories se dégagent : les étudiants en formation en Russie et les travailleurs urbains recrutés en Afrique.
Des étudiants africains se sont engagés dans l’armée russe et ses compagnies de mercenaires. En 2022, la première victime africaine identifiée dans ce conflit était un étudiant zambien engagé dans le groupe paramilitaire russe Wagner. Le groupe des travailleurs migrants est évidemment plus hétérogène que celui des étudiants. Il n’y a pas vraiment de profil type.
D’une part, les personnes concernées sont d’âges très divers (de 20 à plus de 40 ans). D’autre part, elles viennent d’horizons professionnels assez variés : chômeurs, travailleurs du secteur informel, « petits » fonctionnaires (instituteurs, militaires du rang), artisans, infirmiers, etc. Bref, elles appartiennent aux couches populaires urbaines.
Les combattants issus des services de sécurité (police ou armée) sont très minoritaires. Les prisonniers en Ukraine sont essentiellement des civils qui n’avaient aucune expérience des armes avant de venir en Russie.
En revanche, tous étaient en quête d’une opportunité d’études ou de travail à l’étranger. Certains avaient déjà été des travailleurs migrants, notamment dans les pays du Golfe. Mais pour la majorité, leur voyage en Russie était leur premier déplacement en dehors du continent africain, voire en dehors de leur pays. Les étudiants ont obtenu une bourse dans une université russe et les autres ont cherché sur le web des offres d’emploi ou par le bouche à oreille.
Que révèlent leurs témoignages sur leur expérience de la guerre ?
D’après leurs témoignages, ces « soldats amateurs » subissent les pires conditions de combat dans une guerre technologique de haute intensité. Alors qu’ils n’ont reçu qu’une formation militaire sommaire, ils ont été déployés en première ligne dans la « kill zone », c’est à dire le no man’s land qui sépare les deux armées et qui peut faire jusqu’à 50 km de large.
Read more:
Guerre en Ukraine : comment la Russie recrute et exploite des migrants africains
Dans cet espace scruté par des moyens aériens et satellitaires, les frappes sont incessantes. Positionnés dans des tranchées ou des abris de fortune en petits groupes, ils ont pour mission de signaler les mouvements ennemis par radio. Certains ont passé des jours cachés là en hiver sans nourriture et sans eau. Ils participent aussi à des opérations contre des positions ukrainiennes, notamment les « assauts de viande » – expression désignant des attaques particulièrement coûteuses en vies humaines.
La plupart des prisonniers interviewés ont vu leurs binômes tués ou grièvement blessés, et ont été blessés eux-mêmes. Compte-tenu de l’intensité des combats, la durée entre leur déploiement au front et leur capture est courte. Selon les autorités ukrainiennes, 42 % des recrues étrangères meurent dans les quatre premiers mois de leur engagement dans l’armée russe.
Arrivés en Russie en 2024 et 2025, la plupart des prisonniers interviewés ont été capturés sur le front pendant l’hiver 2025/2026. Parmi eux, le déploiement le plus long sur le front avant leur capture était de trois mois. Le plus court était de dix jours.
Les recrues étrangères sont utilisées comme « chair à canon ». Elles ne sont pas entraînées pour cette guerre technologique de haute intensité. Même ceux qui étaient militaires dans leur pays n’ont pas été entraîné pour ce type de guerre. Les quelques mois ou semaines passés au front créent des traumas physiques et psychologiques qui seront longs à soigner.
Peu parlent de leur expérience au front sans pleurer. Mais, dans leur malheur, ceux qui sont prisonniers ont eu énormément de chance. Beaucoup d’autres sont morts sur le champ de bataille. Pour eux, il n’y a ni médaille ni sépulture et leurs familles ne sont pas indemnisées.
Quel est l’avenir des prisonniers de guerre africains ?
Les recrues étrangères de l’armée russe sont reconnues comme des prisonniers de guerre par les autorités ukrainiennes. La Convention de Genève relative au traitement des prisonniers de guerre s’applique donc aussi à ces combattants. Dans le cadre de cette convention internationale, ils peuvent en théorie faire partie des échanges de prisonniers entre Kiev et Moscou.
Mais en pratique, les autorités russes ne demandent pas à les échanger et, à quelques exceptions près, ils ne semblent pas être réclamés par leurs propres gouvernements. Ils sont donc abandonnés deux fois et, contrairement aux prisonniers de guerre russes ou ukrainiens, ils n’ont d’utilité pour aucun des deux belligérants. Conscients que leur avenir dépend de développements qui les dépassent (la fin de la guerre, l’intérêt de leur gouvernement pour leur sort, etc.), certains sont désespérés, dépriment ou s’en remettent à Dieu.
Read more:
Soft power et Africa Corps : la nouvelle stratégie russe en Afrique dans un contexte multipolaire
Comment les États africains peuvent-ils protéger leurs ressortissants ?
Aujourd’hui, la question est plutôt « quels sont les Etats africains qui veulent protéger leurs ressortissants ? ». En effet, seule une poignée d’Etats africains ont dénoncé les recrutements russes depuis que ceux-ci ont été révélés publiquement en 2025. L’Afrique du Sud, le Ghana et le Kenya ont officiellement demandé aux autorités russes d’arrêter les recrutements sur leur territoire et de rapatrier leurs concitoyens.
Le ministre des Affaires étrangères du Kenya s’est même rendu en Russie où il a rencontré des Kenyans blessés et a obtenu le retour d’une trentaine de ses concitoyens enrôlés dans l’armée russe.
Face à ce problème, les responsables diplomatiques des pays africains optent soit pour une communication mezzo forte (demande publique de rapatriements et d’arrêt des recrutements, campagne d’information contre les fausses offres d’emplois en Russie, etc.), soit pour une communication mezzo piano (campagne d’information contre les fausses offres d’emplois en Russie, contacts discrets avec les autorités russes), soit pour le silence.
Au Zimbabwe par exemple, depuis le début de l’année, la police a arrêté plusieurs recruteurs et notamment deux Russes mais les autorités n’en parlent pas du tout. De même alors que le président de Madagascar s’est rendu au sommet Russie-Afrique le 28 et 29 octobre et a chanté les louanges de son nouveau partenaire, le premier mort malgache sur le front a été identifié. Le paradoxe est frappant.
Or, les Etats soucieux de protéger leurs ressortissants disposent d’une large gamme de mesures :
-
Les campagnes d’information préventives sur les faux emplois proposés en Russie et sur le risque d’enrôlement pour les étudiants partant faire leurs études là-bas;
-
La surveillance policière des réseaux de recrutement et des aéroports;
-
La fermeture des organismes-relais pour les recrutements (agences de voyage, centres culturels et religieux russes, etc.);
-
Des demandes d’arrestation via Interpol des recruteurs russes identifiés et résidant à l’étranger.
-
Une demande d’avis consultatif à la Cour internationale de justice pour savoir si ces recrutements pourraient être qualifiés de trafic d’êtres humains, ce qui ouvrirait la voie à une plainte devant cette juridiction. En effet, la grande majorité des Etats africains et la Russie ont ratifié le Protocole de Palerme adopté par l’ONU en 2000 pour prévenir, réprimer et punir la traite des personnes.
Au final, le problème n’est pas tant celui des moyens que celui de la volonté.
![]()
Thierry Vircoulon travaille comme chercheur associé à l’Institut Français des Relations Internationales. Il reçoit des fonds de cette organisation. Il est aussi affilié au Groupe de Recherche sur l’Eugénisme et le Racisme de l’université Paris-Cité..
– ref. Prisonniers en Ukraine, les Africains recrutés par la Russie sont aussi abandonnés par leurs États – https://theconversation.com/prisonniers-en-ukraine-les-africains-recrutes-par-la-russie-sont-aussi-abandonnes-par-leurs-etats-295920
Original source: https://submissions.mil-osi.com/2026/11/06/prisonniers-en-ukraine-les-africains-recrutes-par-la-russie-sont-aussi-abandonnes-par-leurs-etats-295920/
