Source: The Conversation – in French – By Abdelghani Maddi, Ingénieur de recherche en analyse et traitement des données, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); Sorbonne Université
L’ESSENTIEL
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Une étude sur près de 500 000 brevets examine la façon dont les publications scientifiques alimentent l’innovation.
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Les publications en libre accès sont, en moyenne, surreprésentées de 38 % dans les références des brevets.
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L’accès aux connaissances scientifiques dépasse les enjeux de la recherche : il concerne aussi la capacité des entreprises à innover.
Comment les connaissances circulent-elles entre recherche et invention ? Dans beaucoup de domaines, les inventions s’appuient souvent sur des travaux scientifiques, mais les entreprises n’ont pas toutes les mêmes possibilités d’accéder à ces connaissances. Comprendre cette circulation est donc un enjeu qui dépasse le monde de la recherche et concerne aussi les conditions dans lesquelles les entreprises peuvent innover.
Pour répondre à cette question, nous avons mené une étude, récemment publiée dans la revue scientifique Scientometrics, avec Ahmad Yaman Abdin (chercheur en sciences pharmaceutiques, formé en chimie bioorganique) et Francesco De Pretis (mathématicien appliqué). La recherche porte sur près de 500 000 brevets déposés auprès de l’Office américain des brevets et des marques (USPTO). Nous avons ainsi examiné 3,2 millions de références, correspondant à près d’un million de publications distinctes (un même article peut être cité dans plusieurs brevets).
Ce que racontent les références d’un brevet
Un brevet confère un droit exclusif sur une invention, pour une durée et un territoire limités. En contrepartie, l’invention doit être décrite dans un document rendu public. Celui-ci peut citer des travaux scientifiques : autant de traces du lien entre une invention et les recherches qui l’ont précédée.
Toutes ces traces n’ont cependant pas la même signification. Certaines références, présentes en page de garde, peuvent être ajoutées par les examinateurs chargés d’évaluer le brevet. Nous avons retenu celles que les inventeurs introduisent dans le corps du texte, car elles sont considérées dans la littérature scientifique comme plus représentatives des connaissances mobilisées par les inventeurs.
Chaque citation n’est pas pour autant la preuve d’une influence directe. Ces références sont des indices, pas un récit complet du chemin parcouru entre une expérience de laboratoire et une application industrielle.
Pourquoi 29 % peuvent compter davantage qu’il n’y paraît
Le libre accès permet de consulter un article sans abonnement ni paiement, par exemple sur le site d’une revue ou dans une archive ouverte. Il constitue l’une des dimensions de la science ouverte. Notre étude porte sur cet accès aux publications, et non sur l’ensemble des pratiques de partage des données, des méthodes ou des logiciels.
À première vue, une proportion de 29 % peut sembler modeste : les articles qui ne sont pas en libre accès restent majoritaires parmi les références des brevets. Mais ce pourcentage, pris isolément, n’est pas révélateur.
En effet, pour savoir si les inventeurs citent particulièrement les publications en libre accès, il ne suffit pas de compter celles qui apparaissent dans les brevets. Il faut aussi tenir compte de leur fréquence dans l’ensemble de la littérature scientifique. Or, les pratiques de publication varient fortement d’une discipline à l’autre.
Nous avons donc comparé, pour chaque discipline, la proportion de publications en libre accès dans l’ensemble de la littérature scientifique et parmi les travaux cités dans les brevets. Pour cela, nous avons utilisé OpenAlex, une base bibliographique ouverte et pluridisciplinaire qui recense les publications scientifiques à l’échelle mondiale et fournit notamment des informations sur leur discipline et leur accessibilité.
Résultat : une fois les différences entre disciplines prises en compte, les publications en libre accès sont, en moyenne, 38 % plus présentes dans les références des brevets que leur place dans la littérature scientifique ne le laisserait prévoir. Autrement dit, les inventeurs citent proportionnellement davantage de travaux en libre accès que ce à quoi on pourrait s’attendre compte tenu de leur fréquence dans chaque discipline.
Maddi, Abdin et De Pretis, Fourni par l’auteur
Sci-Hub : une disponibilité, pas une preuve d’usage
La prise en compte de Sci-Hub, site web fournissant de façon pirate un accès libre à des articles scientifiques, change fortement le tableau : en ajoutant sa couverture au libre accès identifié par OpenAlex, 85 % des références scientifiques des brevets renvoient à des articles accessibles sans paiement. Il faut toutefois distinguer l’ouverture autorisée des publications de leur mise à disposition par une bibliothèque pirate.
L’une des explications possibles est que l’accessibilité facilite la mobilisation des connaissances. Pour une entreprise sans abonnement à une revue, pouvoir consulter un article peut lever un obstacle. Mais notre étude ne mesure ni les abonnements des inventeurs ni leurs habitudes de lecture. Elle met en évidence une association, pas un effet causal isolé de tous les autres facteurs.
La pharmacie et les biotechnologies en première ligne
Toutes les inventions n’entretiennent pas le même rapport avec les publications scientifiques. La biologie, la chimie et la médecine rassemblent, à elles trois, environ les deux tiers des références étudiées. Les domaines liés aux biotechnologies et aux produits pharmaceutiques se distinguent par une présence particulièrement forte de la science dans leurs brevets.
Les technologies les plus liées à la science concernent notamment les molécules du vivant ou la modification génétique, avec des applications dans les traitements et les vaccins. Parmi les organisations dont les brevets citent le plus fréquemment la recherche figurent des entreprises biopharmaceutiques, mais aussi des organismes de recherche, notamment sur le cancer.
À l’inverse, des domaines techniques proches de l’outillage et des équipements courants, comme les dispositifs de fixation ou les échelles utilisées pour travailler en hauteur, les brevets citent beaucoup moins souvent des publications scientifiques. Cela ne signifie pas que ces secteurs n’innovent pas ni qu’ils n’utilisent aucun savoir scientifique. L’innovation peut aussi passer par l’amélioration progressive des produits, l’expérience technique ou les savoir-faire accumulés. Les citations scientifiques n’en saisissent qu’une partie.
Ouvrir la recherche, mais aussi financer sa circulation
Comment permettre aux connaissances produites dans les laboratoires de circuler au-delà du monde académique ? Nos résultats invitent à ne pas séparer les politiques de publication scientifique des politiques d’innovation.
Une piste consiste à renforcer l’accès ouvert aux résultats des recherches financées sur fonds publics. Cela suppose aussi de soutenir les moyens de leur diffusion : archives ouvertes, infrastructures de publication et accompagnement des équipes. L’objectif serait de rendre les connaissances durablement accessibles par des voies autorisées, plutôt que de laisser leur circulation dépendre de solutions de contournement.
L’accès ne suffit cependant pas. Encore faut-il disposer des compétences pour comprendre une recherche et l’adapter à un problème technique. Cela suppose de soutenir les laboratoires, mais aussi de financer des projets communs avec les entreprises et de faciliter les échanges de compétences. Plusieurs dispositifs existent déjà. En France, les conventions Cifre permettent aux entreprises de recruter un doctorant travaillant avec un laboratoire public. Au Royaume-Uni, les Knowledge Transfer Partnerships associent entreprises et chercheurs autour de projets d’innovation. En Allemagne, les instituts Fraunhofer constituent un autre modèle, fondé sur la recherche appliquée menée avec les entreprises.
Enfin, l’ouverture soulève une question de partage des bénéfices. Lorsque des recherches financées collectivement contribuent à des inventions protégées par des brevets, comment faire en sorte que la collectivité profite aussi de leur succès ?
Plusieurs pistes existent. Les économistes Andrea Laplane et Mariana Mazzucato proposent de mieux partager les risques et les gains de l’innovation. Lorsque les pouvoirs publics financent le développement d’une technologie, ils pourraient, par exemple, négocier une participation aux bénéfices ou au capital des entreprises bénéficiaires. Les revenus ainsi obtenus pourraient contribuer au financement de nouvelles recherches.
Une autre possibilité consiste à réinvestir une partie des revenus tirés des brevets et des licences détenus par les établissements publics de recherche, un mécanisme étudié notamment par les économistes Saul Lach et Mark Schankerman. Mais le retour peut aussi être collectif plutôt que financier. Dans le domaine du médicament, l’initiative Drugs for Neglected Diseases (DNDi) montre comment des accords de recherche et de licence peuvent prévoir des conditions de prix abordables et faciliter l’accès aux traitements développés.
Notre étude ne permet pas d’évaluer ces différents dispositifs. Elle souligne néanmoins l’intérêt de penser ensemble le financement public de la recherche, la circulation des connaissances et le partage des bénéfices de l’innovation. L’enjeu n’est donc pas seulement de produire des connaissances. Il est aussi de donner à ceux qui peuvent les transformer en inventions les moyens d’y accéder.
Cet article a été co-écrit avec Ahmad Yaman Abdin et Francesco De Pretis.
Abdelghani Maddi a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR) et du réseau des URFIST.
Abdelghani Maddi est trésorier de ENRESSH (European Network for Research Evaluation in the Social Sciences and Humanities).
– ref. Comment le libre accès aux publications scientifiques nourrit l’innovation industrielle : ce que révèle l’analyse de 500 000 brevets – https://theconversation.com/comment-le-libre-acces-aux-publications-scientifiques-nourrit-linnovation-industrielle-ce-que-revele-lanalyse-de-500-000-brevets-294166
