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Femmes journalistes : témoigner de la guerre, au péril de leur vie

Femmes journalistes : témoigner de la guerre, au péril de leur vie

Source: United Nations – in French 2
Headline: Femmes journalistes : témoigner de la guerre, au péril de leur vie
28 octobre 2026
Par Ana Carmo
Femmes

Menaces, harcèlement en ligne, violences sexistes et impunité : les femmes journalistes qui couvrent les conflits sont confrontées à des risques croissants. À l’ONU, des professionnelles des médias et des responsables onusiens appellent à des mesures concrètes pour garantir leur sécurité et préserver la voix des femmes dans les récits de guerre et les processus de paix.

« Chaque femme journaliste contrainte de quitter une zone de conflit prive le processus de paix d’un témoin », a déclaré cette semaine aux Nations Unies Maria Ressa, journaliste philippine et lauréate du prix Nobel de la paix.
Cofondatrice du média Rappler, Mme Ressa a exhorté les gouvernements à dépasser les déclarations de principe pour assurer une protection effective aux femmes travaillant dans les médias, particulièrement sur le terrain.
« Lorsque la messagère est une femme, les attaques sont sexualisées, déshumanisantes et incessantes », a-t-elle souligné lors d’un événement de haut niveau organisé à New York par la Mission permanente de la Grèce, ONU Femmes et l’UNESCO, dans le cadre de la Semaine « Femmes, paix et sécurité ».
Le harcèlement en ligne, une arme contre les femmes
© Rappler La journaliste philippine Maria Ressa lors d’une conférence de presse en octobre 2021 suite à l’obtention de son prix Nobel de la paix.
Ayant elle-même subi des arrestations, des poursuites judiciaires et des campagnes répétées de harcèlement numérique, Maria Ressa a décrit les conséquences de ces attaques sur la crédibilité des journalistes, leur sécurité et leur capacité à poursuivre leur travail. Au plus fort des campagnes dirigées contre elle, elle recevait jusqu’à 90 messages haineux par heure.
« Éliminer la messagère pour tuer le message », a-t-elle résumé, dénonçant des violences sexistes destinées à discréditer celles qui contestent les détenteurs du pouvoir.
L’intelligence artificielle accentue ces risques en facilitant la production et la diffusion à grande échelle de vidéos truquées, d’images sexuelles fabriquées, de clonages vocaux et de campagnes coordonnées de harcèlement.
Selon des données présentées par ONU Femmes, près d’une femme sur quatre parmi les défenseures des droits humains, les militantes et les journalistes a déclaré avoir subi des violences facilitées par l’intelligence artificielle. Ces agressions numériques peuvent également déboucher sur des violences physiques.
Une étude récente d’ONU Femmes et de l’UNESCO souligne l’ampleur du phénomène : 75 % des femmes journalistes interrogées ont subi des violences en ligne. Parmi elles, 42 % ont établi un lien entre ces attaques et des abus ou agressions dans le monde réel, contre 20 % en 2020.
Pour Mme Ressa, ces violences ne peuvent plus être considérées comme de simples incidents virtuels. Elle réclame une responsabilisation accrue des auteurs, mais aussi des entreprises technologiques qui amplifient la portée des attaques. Elle plaide également pour un financement durable du journalisme dirigé par des femmes et pour leur participation aux discussions sur la paix et la sécurité.
© UNICEF/ Aleksey Filippov Les femmes déclarent être victimes de violence en ligne.
En Afghanistan, maintenir les voix des femmes
La journaliste et entrepreneure Hamida Aman a, elle aussi, alerté sur les conséquences du recul de la liberté de la presse pour les femmes afghanes.
En lançant Radio Begum en mars 2021, elle souhaitait offrir aux Afghanes un espace d’expression et d’accès à l’information. Depuis le retour des talibans au pouvoir, les restrictions imposées aux médias rendent cette mission toujours plus difficile.
S’appuyant sur des chiffres de la Fédération internationale des journalistes, Mme Aman a indiqué que le nombre de femmes journalistes en Afghanistan était passé d’environ 2.800 avant la prise de pouvoir des talibans à moins de 700 aujourd’hui.
« Être autorisée à exercer ne signifie pas être libre d’exercer », a-t-elle insisté, évoquant la surveillance, les obstacles administratifs et les menaces visant Radio Begum. La station a été temporairement contrainte de fermer, tandis que certains de ses collègues sont emprisonnés depuis plus de six mois.
« Si ces journalistes disparaissent, qui parlera de la vie des Afghanes ? Qui fera entendre leur voix ? », a-t-elle interrogé.
© Sandra Caligaro  Des femmes journalistes afghanes de Radio Begum diffusent des programmes sur la santé, le soutien psychologique, la spiritualité, l’entrepreneuriat des femmes et les questions sociales.
Faire entendre toute la réalité de la guerre
Pour ONU Femmes, protéger les femmes journalistes revient aussi à préserver la diversité des récits sur les conflits. Lorsque leur travail est entravé, les expériences des femmes et leur contribution à la paix risquent de disparaître de l’espace public.
« Lorsque des femmes journalistes sont réduites au silence, les femmes dont elles racontent les histoires le sont également », a déclaré Nyaradzai Gumbonzvanda, directrice exécutive adjointe d’ONU Femmes. « Il ne s’agit donc pas seulement de faire taire des journalistes ; c’est notre récit collectif que l’on réduit au silence. »
Les femmes sont souvent présentées uniquement comme des victimes de la guerre, a-t-elle relevé, alors qu’elles contribuent aussi à prévenir les violences, à résoudre les différends, à soutenir les communautés et à reconstruire les sociétés.
Les chiffres illustrent ce décalage. Entre 2013 et 2023, la couverture médiatique des conflits a été multipliée par plus de six, mais seuls 5 % des articles se sont intéressés à l’expérience des femmes en temps de guerre. À peine 0,04 % mentionnaient des femmes jouant un rôle de premier plan dans les processus de paix, selon les données présentées lors de la réunion.
La directrice de la Division pour l’égalité des genres à l’UNESCO, Begoña Lasagabaster, a également rappelé le rôle des femmes journalistes dans la couverture de la guerre civile espagnole, il y a 90 ans. L’exposition « Elles en ont témoigné » (They Told the World About It) met à l’honneur près de 200 journalistes de plus de 25 pays qui ont documenté les conséquences humaines du conflit, des déplacements forcés à la faim.
À l’approche de la Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre des journalistes, le 2 novembre, l’UNESCO doit lancer une campagne consacrée aux menaces contre les journalistes et à la persistance de l’impunité.
Adoptée il y a 26 ans, la résolution 1325 du Conseil de sécurité de l’ONU souligne l’importance de la pleine participation des femmes à la prévention et à la résolution des conflits, ainsi qu’à la consolidation de la paix.
« Chaque voix en faveur de la paix compte », a conclu Maria Ressa. « Mais une voix ne compte vraiment que si elle est entendue, et si la femme qui l’exprime survit au fait d’avoir été entendue. »

MIL OSI