Post

La France pourrait perdre l’un de ses plus beaux dinosaures lors d’une vente aux enchères

La France pourrait perdre l’un de ses plus beaux dinosaures lors d’une vente aux enchères

Source: The Conversation – in French – By Ronan Allain, Maître de conférences en paléontologie, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Une reconstitution en chair réalisée par Michel Fontaine du dinosaure *Dubreuillosaurus*. Michel Fontaine, Fourni par l’auteur


L’ESSENTIEL

  • Un squelette de dinosaure vieux de 167 millions d’années va être vendu aux enchères, le 18 novembre 2026.

  • Ce fossile a une importance capitale pour les paléontologues et pour la science en général.

  • Comment protéger et maintenir ces pièces dans des institutions publiques pour que le public et les scientifiques puissent y avoir encore accès ?


Le 18 novembre prochain sera vendu aux enchères à Paris, par la maison Millon à l’Hôtel Drouot, l’un des squelettes les plus beaux et les plus complets de dinosaures de France. Il s’agit du fossile vieux de 167 millions d’années d’un très rare dinosaure carnivore, un théropode qui a reçu le nom de Dubreuillosaurus.

Il est le seul représentant connu de son genre, et cette vente pourrait donc conduire à sa disparition dans une collection privée, peut-être dans un pays étranger. Cela s’est déjà produit par le passé pour d’autres fossiles importants, notamment des squelettes du très célèbre T. rex. Plus grave encore, le prix demandé pour un tel spécimen dépasse largement ce que n’importe quelle institution publique est capable de dépenser. Le spécimen de Dubreuillosaurus est estimé dans une fourchette de 250 000 à 300 000 euros par la maison de ventes.

Il n’y a donc presque aucune chance de voir ce trésor du patrimoine français finir autrement que dans une collection privée potentiellement inaccessible à la communauté scientifique.

Un dinosaure normand

Le squelette de ce dinosaure provient de Conteville (Eure), en Normandie, où les premiers fragments ont été découverts en 1994 par André Dubreuil, alors maire de la ville, en aménageant un terrain, contenant une petite carrière abandonnée, dont il venait de se porter acquéreur. En 1998, les paléontologues Philippe Taquet, Ronan Allain (l’un des auteurs de cet article) et une équipe du Muséum national d’histoire naturelle à Paris (MNHN) se rendent sur place pour évaluer l’importance de ces fragments.

Le Laboratoire de paléontologie du MNHN décide de financer plusieurs campagnes de fouilles entre 1999 et 2001 pour découvrir le reste du squelette de ce dinosaure. Elles seront couronnées de succès puisqu’elles livreront le crâne le plus complet et le mieux conservé de théropode découvert en France. La préparation des fossiles a nécessité des centaines d’heures de travail financées par les équipes du MNHN et du CNRS.

Le matériel récolté est alors confié au paléontologue Ronan Allain qui l’étudie pour sa thèse au MNHN. Après comparaison avec les autres dinosaures carnivores connus au Jurassique, il crée d’abord une nouvelle espèce de dinosaure Poekilopleuron valesdunensis en 2002, qu’il attribue au genre Poekilopleuron, déjà connu en Normandie depuis le XIXᵉ siècle.

Après l’étude de nouveaux os, il décrit en 2005 le nouveau genre Dubreuillosaurus pour cette espèce qui en est l’unique représentant connu. Le nom Dubreuillosaurus a été choisi en l’honneur du découvreur du spécimen.

Un vide juridique qui permet la vente

Après accord de son propriétaire André Dubreuil, le squelette est déposé dans les collections du MNHN en 1998, où il reçoit le numéro de catalogue MNHN 1998-13, comme le recommande le Code international de nomenclature zoologique. À la demande de M. Dubreuil, il retourne finalement en Normandie en 2013, où il est mis en exposition au Paléospace de Villers-sur-Mer (Calvados) à partir de 2014.

Tout aurait pu continuer comme cela pour le plus grand bonheur des petits et des grands visiteurs du Paléospace ainsi que pour celui des chercheurs désireux d’étudier ce fossile unique. Mais, dans ce cas précis, jamais aucun don n’a été officialisé, les accords entre les musées et le découvreur restant de nature verbale ou temporaire.

Ainsi, quand André Dubreuil décède fin 2024, le Muséum et le Paleospace n’ont aucun recours juridique pour empêcher les héritiers de récupérer Dubreuillosaurus et de le vendre. En effet, la loi française n’accorde aucun statut à son patrimoine paléontologique, aussi important, unique et d’une valeur scientifiquement inestimable soit-il. En France, un fragment de poterie gallo-romaine appartient à l’État, mais un squelette complet de dinosaure appartient au propriétaire du terrain où il a été découvert, ici, la famille Dubreuil. Les institutions publiques n’ont pas leur mot à dire. Les organismes qui ont financé les fouilles et le dégagement du fossile non plus. Dubreuillosaurus peut légalement être vendu, quoiqu’en pensent les visiteurs du Paléospace ou les scientifiques, et même s’il porte un numéro de catalogue d’une collection nationale.

Une perte immense pour la science et le patrimoine

Selon nous, ce fossile devrait être considéré comme un trésor national au sens du Code du patrimoine et ne devrait pas quitter le territoire français, tout particulièrement à des fins purement mercantiles. Dubreuillosaurus possède sans conteste le plus beau crâne de dinosaure théropode connu en France et probablement en Europe, car ces os sont parfaitement préservés.

La forme très allongée du crâne de Dubreuillosaurus préfigure celle des spinosauridés, de proches cousins au museau allongé comme celui des crocodiles, devenus emblématiques dans la culture populaire. Citons Spinosaurus qui réussit l’exploit (toujours inédit) de terrasser Tyrannosaurus dans le film Jurassic Park 3 (2001).

Dubreuillosaurus est aussi un proche parent de Megalosaurus, le premier dinosaure à avoir été baptisé en 1822 quand le mot dinosaure n’existait pas. Jusqu’à sa découverte, on ne connaissait quasi rien de l’anatomie crânienne et post-crânienne des mégalosaures. Dubreuillosaurus a donc une importance historique considérable.

Enfin, et surtout, le spécimen MNHN 1998-13 de Dubreuillosaurus est ce que les scientifiques appellent un holotype : le spécimen de référence internationale pour une espèce donnée. Tous les scientifiques du monde qui veulent comparer leur dinosaure à Dubreuillosaurus doivent absolument étudier son holotype. Si Dubreuillosaurus disparaissait dans une collection privée, cette référence serait perdue pour la science.

Les dinosaures ne sont pas des œuvres d’art. Ils appartiennent à un patrimoine collectif commun et sont un objet d’étude scientifique pour les paléontologues. En tant que tels, ils doivent répondre au critère de la reproductibilité des résultats qui est un pilier fondamental de la démarche scientifique.

Si Dubreuillosaurus n’est pas dans une collection publique, on ne peut plus garantir son accessibilité, et les paléontologues ne peuvent pas confronter leurs résultats : on sort alors du domaine de la science. Dubreuillosaurus cesserait donc d’exister, purement et simplement. Qui plus est, la France ne compte que très peu de dinosaures et perdrait l’un de ses spécimens importants, au grand dépit d’un public toujours aussi attaché à ces grands reptiles.

La collaboration entre chercheurs et paléontologues amateurs, fondée sur la confiance mutuelle, ne s’en relèvera probablement pas. Certains amateurs, plutôt que d’apporter leurs découvertes aux scientifiques et de les laisser étudier pour déterminer si elles sont inédites (le but des paléontologues n’est pas et n’a jamais été de confisquer tous les fossiles récoltés par les gens), pourraient décider de spéculer sur la valeur de leurs découvertes et d’essayer de les vendre (c’est ce que font déjà pas mal de collectionneurs) au lieu de les déposer dans un musée où ils peuvent être consultés et exposés. C’est ce qui se fait, par exemple, avec les fossiles d’Angeac-Charente qui sont donnés au Musée d’Angoulême par les carrières de l’entreprise Audoin depuis plus de quinze ans.

À plus long terme et même si le spécimen venait à être secouru de justesse, il faudra aussi que la loi change pour permette des recours juridiques afin qu’une telle situation ne se reproduise plus, pour le patrimoine national.


Ont aussi participé à la rédaction de cet article :

Sylvain Charbonnier, directeur du Centre de recherche en paléontologie (Paris), Muséum national d’histoire naturelle, ancien président de la Société géologique de France (SGF).

Laure Danilo, conservatrice en chef du patrimoine scientifique, technique et naturel.

Marie-Béatrice Forel, responsable scientifique des collections de paléontologie, Muséum national d’histoire naturelle.

Nour-Eddine Jalil, responsable scientifique des collections de reptiles, d’amphibiens et d’oiseaux fossiles, Muséum national d’histoire naturelle.

Bastien Mennecart, président de l’Association paléontologique française (APF).

Ronan Allain a participé à la découverte, la collecte, la préparation et la description du matériel de Dubreuillosaurus de 1998 à 2005.

Julien Benoit a reçu des financements du DSTI-NRF African Origins Platform.

– ref. La France pourrait perdre l’un de ses plus beaux dinosaures lors d’une vente aux enchères – https://theconversation.com/la-france-pourrait-perdre-lun-de-ses-plus-beaux-dinosaures-lors-dune-vente-aux-encheres-293344

MIL OSI – Global Reports –